Extrait de «La Planète des Glaces -- Histoire et environnements de notre ère glaciaire»
(Vuibert, mai 2005, 470 p., ISBN 2 7117 5377 8)

«Épilogue : Vers une englaciation et une aridification croissantes à long terme»


par Brigitte van Vliet-Lanoë
professeur en sciences de la Terre à l'université des Sciences et Technologies de Lille

(avec la permission de l'auteure)


planète des glacesNous avons vu qu’à l’échelle des temps géologiques et, plus particulièrement, à l’échelle du Cénozoïque, nous étions, en raison de la tectonique des plaques, dans un contexte d’englaciation de plus en plus marqué à long terme. Dans ce contexte global, nous sommes en raison du forçage orbital à la fin d’un interglaciaire banal, dans un épisode de réchauffement millénaire faisant suite au Petit Âge glaciaire. En 1970, les médias nous annonçaient l’éminence d’une glaciation. Aujourd’hui, alors que le Soleil vient de passer par un maximum d’activité, c’est un réchauffement cataclysmique qui est toujours évoqué.

Les hautes latitudes enregistrent, comme le désert, la moindre modification du milieu. Selon les observations présentées plus haut, il semble que les perturbations industrielles et agricoles induisent, dans les régions côtières de l'Arctique atlantique, une rétroaction accentuant régionalement le refroidissement progressif du système naturel, enregistré depuis 4500 BP dans l'hémisphère Nord, alors que le reste de l'Arctique se réchaufferait modérément puis un peu plus rapidement depuis 20 ans. L’Antarctique, péninsule occidentale exceptée, reste de glace dans son isolement, et se refroidit. C’est lui qui, depuis 38 Ma, est le véritable chef d’orchestre de notre climat. Il est inquiétant de constater à la lumière des résultats des carottes antarctiques que, pour la grande majorité des événements quaternaires, l’Antarctique reste l’ordonnateur du climat, comme le souligne J. Jouzel.

Pour le moment, les zones subtropicales et méditerranéennes s’aridifient. Le bilan global de l'action indirecte et directe de l'homme, à l'échelle terrestre, est une érosion mécanique continentale importante, entraînant un retour précoce de la rhexistasie, à un régime érosif de début glaciaire, après la période de stabilité biogénique de l'interglaciaire actuel. L’anomalie présente, probablement transitoire, se produit avec une élévation modeste du niveau marin. Dans cette situation, il est difficile de nommer avec certitude le coupable étant donné la chaîne des effets rétroactifs. Ce qui est certain, c'est que vers 1947, quand l’épisode de refroidissement temporaire des années 1970 s’est amorcé, la pollution atmosphérique était moindre, mais surtout plus riche en aérosols qu'à l'heure actuelle ; la zone péri-Atlantique Nord, où le phénomène s’est maintenu le plus longtemps, est en fait une des plus polluées du monde, notamment depuis les années 1970. Mais le soleil a également sa part de responsabilité !

L’hétérogénéité du réchauffement actuel ne plaide pas en faveur de la dominance de l’effet de serre : l’Antarctique, notre chef d’orchestre, se refroidit malgré un apport énergétique temporairement accru jusqu’en 2000. Dès que l’irradiance solaire reviendra à un niveau normal, il en sera de même pour l’Arctique, dès que le Gulf Stream se ralentira et se refroidira. Le coup de semonce constitué par le refroidissement complexe du Petit Âge glaciaire (1450-1880) a déjà fait basculer les régions arctiques péri-atlantiques en dehors du monde interglaciaire holocène, comme le montrent les enregistrements pédo-sédimentaires identiques à ceux du début de la dernière glaciation. Une situation d'un type voisin a prévalu à la fin du dernier interglaciaire en Europe (vers 110 000 BP), mais cette fois exclusivement pour des raisons climatiques, alors que le Gulf Stream n'avait pas encore disparu. Les résultats des carottes glaciaires du Groenland attestent de la brutalité du refroidissement il y a 110 000 ans.

Dans le contexte actuel, l’activité solaire vient de signer un réchauffement du même ordre que celui qui s’est produit au Moyen Âge, soit environ 1 °C de plus qu’en 1880. Nous sommes loin de l’Optimum holocène, voire de l’Interglaciaire Éémien (130 ka) ! La «transgression marine» associée sera probablement de même grandeur que celle du Dunkerquien II. Ce qui est beaucoup plus vraisemblable, c’est que l’accroissement actuel du gradient thermique interzonal sur l’Atlantique accroît la fréquence et la violence des tempêtes aux «quarantièmes rugissants» de l’hémisphère Sud. Mais ceci est également valable pour les « cinquantièmes rugissants » de l’hémisphère Nord, via la migration des anticyclones polaires, plus puissants et mobiles lorsque le déficit énergétique se creuse sur l’Arctique. Ce décalage latitudinale est lié à celui de la zone de convergence intertropicale en raison du caractère peu englacé de l’Arctique comparé à l’Antarctique. Le réchauffement récent sera plus ou moins rapidement tamponné par la disparition de la banquise et un ralentissement notoire de la circulation thermohaline, refroidissant par là l’Europe et surtout le nord-est de l’Atlantique. De plus, l’augmentation actuelle de l’effet de serre doit probablement accélérer cette procédure.

Dans le cas du doublement du CO2, il faudra s'attendre à un contraste thermique encore plus marqué, au moins pendant quelques dizaines d'années, avec toutes ses conséquences. Comme les tempêtes sont accompagnées par des précipitations plus abondantes (comme en témoigne l’augmentation catastrophique des inondations ces dernières années), les facteurs aérosols et albédo (les 10 % d’effets non contrôlés par l’effet de serre et l’activité solaire) vont probablement augmenter. Si le réchauffement climatique continue à être dopé par l’effet de serre, le vêlage des calottes groenlandaise et antarctique sera plus précoce, amenant un Dryas moderne d’ici une cinquantaine d’années. Si la calotte groenlandaise largue ses icebergs, nous n’aurons plus besoin de mettre des glaçons dans notre whisky !

Comme les précipitations augmentent également en zone arctique atlantique en conformité avec plusieurs modélisations, il est vraisemblable que cette suite d’événements fera basculer brutalement le contexte de fin d’interglaciaire dans lequel nous sommes actuellement dans un contexte stadiaire, avec formation d’une calotte dans le bassin de Foxe à l’ouest de la Terre de Baffin et sur la Scandinavie déjà refroidie. Ce scénario a été évoqué dès 1993 par G. Miller : une issue glaciaire à un scénario chaud. De plus, puisque le pic d’activité solaire vient d’être dépassé, le refroidissement de l’Arctique atlantique, masqué temporairement par ce dernier, pourra à nouveau accentuer le Néoglaciaire de l'Atlantique Nord, comme le suggère la croissance observée des petits glaciers d'Ellesmere, du Groenland et de Scandinavie pendant la période 1950-1995. La Grande Sécheresse saharienne, qui s’accroît depuis 1967, avec quelques années pluvieuses au début du XXIe siècle, devrait atteindre un niveau de période glaciaire. Cela va encore compliquer les échanges économiques.

Brigitte van Vliet-LanoëAttention, un Petit Âge Glaciaire peut en cacher un autre : après un pic de réchauffement millénaire, va-t-on vers un nouvel épisode du Petit Âge Glaciaire ou vers une vraie glaciation ? La calotte antarctique semble aujourd’hui avoir quelques velléités de croissance. Les nations développées de l’hémisphère Nord sont de grosses consommatrices d’énergie et d’eau : qu’adviendra-t-il de leur consommation si le climat se refroidit et s’aridifie, la probabilité étant loin d’être nulle – comme nous venons de le voir – de part et d’autre de l’Atlantique ? Qu’adviendra-t-il des pays en cours de développement économique très énergivore et polluant, comme la Chine et l’Inde ? Il serait injuste de leur interdire d’évoluer.

Notre planète a des capacités d’autorégulation remarquables, notamment par les échanges convectifs au sein de l’atmosphère, de l’hydrosphère en dialogue permanent avec la biosphère. L’homme, ce grand perturbateur, est un peu présomptueux de croire qu’il va tout modifier, même si son impact sur la biosphère est aussi destructeur pour la biodiversité qu’une chute d’astéroïde. Même si notre interglaciaire joue la prolongation pour un siècle ou un millénaire, comme le suggère certaines modélisations couplées au forçage orbital (MOBIDIC), c'est en fait, à notre humble échelle, l'érosion des sols, devenue chronique, et la réduction de la recharge des aquifères qui restent et resteront, quoi qu'il advienne du climat, le facteur préoccupant pour le devenir de l'humanité. Quant à la réduction des terres cultivables et à la pollution, conséquences des modifications anthropiques du milieu et du climat, elles peuvent, à brève échéance, poser plus de problèmes économiques et politiques que le réchauffement potentiel censé faire fondre les calottes polaires et créer un déluge d’origine anthropique. La guerre de l’eau est un phénomène sociétaire cyclique au cours de l’Holocène. La dernière est commencée depuis plus de cinquante ans et, si le prochain glaciaire s’annonce, elle risque de durer longtemps. L'eau reste malgré tout le premier des gaz à effet de serre !

Le Global Warming nous a fait prendre conscience de la fragilité des équilibres à la surface de notre planète et, grâce à lui, de nombreuses études ont apporté leur lot d’informations à la fois sur notre passé et sur la géoprospective. Il nous a fait prendre conscience du caractère limité des ressources énergétiques fossiles. Et si ce Global Warming était surtout politique, une peur latente des nations économiquement riches de manquer d’énergie en cas de refroidissement climatique ? Qu’il fasse chaud ou qu’il fasse froid, il est important d’optimiser notre consommation énergétique et de limiter la pollution pour que les générations futures puissent continuer à se développer équitablement. Quant à voir pousser le maïs en Laponie, il existe d'autres facteurs limitant que la température.

Pour en savoir plus

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Sites Web

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http://www.giss.nasa.gov/data/update/gistemp/station_data/
http://www.vgt.vito.be
http://www.fao.org/
http://www2.sunysuffolk.edu/mandias/lia/possible_causes.html
http://www.geo.arizona.edu/palynology/geos462/20climsolar.html

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